Lettre à mon curé
Je prends mon courage à deux mains et je m'installe devant mon ordinateur. Il est urgent de remettre les pendules à l'heure. Je dois vous avertir que vous serez bientôt victime des foudres célestes. Je trouve que vous vous comportez de plus en plus en dilettante. J'ai employé un mot moins élégant dans la lettre envoyée à Monseigneur en même temps que mes voeux pour lui parler de vos graves manquements.
Vous avez refusé de célébrer un baptême dimanche à 12 h 15 après les messes de 9 heures et 11 heures. Vous en avez pourtant accepté un samedi à 16 heures, juste avant la messe de 18 heures et un autre dimanche après-midi à 15 heures. Votre défection était d'autant plus inacceptable que la salle du banquet était déjà retenue et le traiteur commandé. La première qualité d'un prêtre n'est-elle pas l'accueil ? Que penseront de l'Eglise et de vous ces parents que l'on n'avait pas revus à l'église depuis le baptême de leur aîné ?
Vous n'avez pas compati avec une famille en deuil. Vous n'avez pas respecté les dernières volontés d'un défunt en ne célébrant pas vous-même des funérailles au seul moment qui convenait à tous les membres de la famille. Les catéchistes auraient pu prendre en charge, à cette heure-là, le groupe d'adolescents en retraite de confirmation. On m'a dit que vous vous êtes fait remplacer par un diacre, peut-être même par une équipe de laïcs. Où va-t-on ?
Les malades ne reçoivent plus votre visite. Aux moments difficiles, vous ne savez pas envoyer une petite lettre dont la rédaction ne vous demanderait pourtant que quelques minutes. La proximité, c'est tellement important !
Cessez de répéter que le nombre de prêtres diminue. Il y en avait trois à la même messe, dimanche dernier, dans une église du centre ville. Ils ont des problèmes de santé ? Ce n'est quand même pas une affaire que d'aller célébrer, à quatre-vingt-deux ans, l'Eucharistie dans un village ! D'ailleurs, ces prêtres aînés seraient contents d'y être conduits, ça leur ferait tellement de bien de rencontrer du monde. Ils ne sont quand même pas dans l'état de mon grand-père qui ne doit surtout pas sortir ces jours-ci ! Il ne supporte pas la chaleur.
L'évêque veut nous faire croire que vingt prêtres meurent quand un seul est ordonné. Il exagère toujours. Il devrait d'ailleurs changer de disque. Il disait déjà la même chose il y a deux ans. Et puis, il peut se réjouir. Le nombre d'ordinations va doubler cette année ! Après tout, qu'importe puisque le dernier prêtre sera tout naturellement nommé dans notre paroisse. Personne ne peut l'imaginer, elle, sans prêtre. Nous y avons droit ! L'évêque le sait bien. Au fait, je ne comprends pas pourquoi il ne m'a pas répondu quand je le lui ai dit !
Si plus de la moitié des prêtres du diocèse ont plus de 75 ans, c'est tout simplement parce que dans le clergé, on vit vieux. Les prêtre ont vraiment de la chance. Dieu les protège ! Vous vous couchez tard le soir ? On voit qu'il n'y a pas une épouse à vos côtés pour vous raisonner. Vous avez pris votre repas en une demi-heure avant d'enfiler les kilomètres ? Vous manquez totalement d'hygiène de vie. Vous aurez des ennuis. Des fidèles affairés vous croisent dans la rue ? C'est bien sûr que vous vous promenez. Vous vous êtes absenté pendant une semaine. Vous étiez encore une fois en vacances et de surcroît, en plein mois de juillet, quand sept couples avaient, pour leur mariage, jeté leur dévolu sur votre petite église qui est si belle au bord de la mer !
Vous voulez que je parle de vocation à mes fils ? Vous n'allez tout de même pas traumatiser des jeunes et culpabiliser leur parents. Il est impossible et impensable d'être épanoui sans position sociale enviable, sans argent, sans couple, sans profession. Le Bon Dieu ne peut tout de même pas exiger cela. Il faut vivre avec notre temps.
Cette maman que je connais pense comme moi. Pour rien au monde, elle ne voudrait d'un fils prêtre. Il serait trop malheureux ! Elle a justement sonné à la porte de votre presbytère la semaine dernière ! Elle venait vous demander de rencontrer un couple de fiancés samedi à 20 heures parce que le jeune homme travaille en déplacement. Vous étiez déjà retenu ? Quand je vous dis, Monsieur l'Abbé, que les prêtres deviennent paresseux !
Je vous souhaite quand même une bonne année, Monsieur le Curé. Prenez soin de vous. Je tiens à vous garder encore. Mon dernier gamin fait sa grande communion l'année prochaine. Priez pour moi. Personnellement, je suis débordé !
Un paroissien dévoué.
Mgr Jean-Paul JAEGER, évêque d'Arras
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